mercredi 21 janvier 2015

Discours de réception de René Clair à l'Académie Française

Discours de réception de René Clair à l'Académie Française
Le 10 mai 1962
René CLAIR

ACADÉMIE FRANÇAISE


M. René Clair ayant été élu par l’Académie française à la place vacante par la mort de M. Fernand Gregh, y est venu prendre séance le jeudi 10 mai 1962 et a prononcé le discours suivant :


Messieurs,

Dans l’histoire de votre Compagnie, on compte peu d’élus dont les titres soient aussi légers que ceux d’un montreur d’ombres qui n’apporte chez vous que des illusions pour tout bagage et l’on s’étonnerait à bon droit de l’honneur que vous accordez aujourd’hui si l’on ne savait que celui qui le reçoit en est seulement le dépositaire. Ce n’est pas une personne que vous accueillez en ce moment, c’est un mode d’expression inconnu de vos prédécesseurs, guère plus âgé que notre siècle et auquel, lors de sa naissance, un destin bienveillant a prêté le beau nom de Lumière.

On ne peut même prétendre à être le premier ici qui se soit approché de la machine à fabriquer des rêves que votre Dictionnaire appelle cinématographe. Plusieurs parmi vous en connaissent les rouages et l’ont conduite avec la maîtrise qui s’affirme dans leurs œuvres littéraires ou dramatiques. Mais celui qui vous parle n’a rien créé d’autre que des ombres qui présentent le caractère inconsistant des fantômes mais ne partagent pas avec ces créatures transparentes le privilège de la pérennité.

Lorsque les premières images animées apparurent sur une toile blanche, l’homme eut tout lieu de croire que l’aspect des êtres et des choses en mouvement serait à jamais conservé et qu’il était en droit de s’écrier : « Le passé, le passé est à moi ! » Mais le passé n’est à personne si l’on en juge par ces images qui, dépourvues des retouches qu’insensiblement notre mémoire apporte à ce qu’elle évoque, paraissent dater d’autant plus que les saisons n’en altèrent pas les traits. Des poèmes anciens revivent sur de jeunes lèvres. Certains romans ont laissé à l’avenir le soin de reconnaître leur valeur. Les drames du théâtre, tout périssables qu’ils soient, peuvent à l’occasion survivre aux acteurs qui les animèrent pour la première fois. Mais l’œuvre cinématographique, attachée à son époque comme un coquillage à sa roche, subit à rebours la loi du temps qu’elle défiait et, immuable dans un monde changeant, semble s’éloigner de nous à mesure que le flux des années nous emporte loin d’elle.

Ces considérations m’induisent à croire que si vous n’avez pas jugé bon de me faire attendre au seuil de votre porte, c’est parce que vous saviez que tout délai ne ferait qu’amoindrir le crédit qui m’était accordé par votre bienveillance. Vous avez peut-être craint, non sans raison, que mes fantômes de comédie ne s’évanouissent au premier chant du coq et n’aillent s’ensevelir à jamais dans le silence de cette cinémathèque idéale qui est faite de nos souvenirs. Permettez-moi, Messieurs, de vous remercier de la faveur que m’a valu non pas l’éclat de mes essais mais sans doute leur fragilité.

Si la querelle des anciens et des modernes s’était poursuivie jusqu’à nos jours, on penserait que vous penchez du côté des modernes quand, parmi les arts qui de tous temps furent illustrés chez vous, vous ne refusez pas une place à ce que l’on a nommé le septième art, sans d’ailleurs s’assurer que ceux qui l’ont précédé sont bien au nombre de six. Mais ce serait donner trop de gloire à ce nouveau venu que d’attribuer à ses seuls mérites les motifs de votre décision.

Dans l’époque bouleversante qu’est la nôtre, où le présent épouse avec tant d’inconstance les formes du futur, tout porte à croire que de nouveaux moyens d’expression s’ajouteront à ceux qui ont surgi au cours des dernières décennies et dont nous avons déjà vu les métamorphoses. Ce qu’ils seront, nous ne sommes pas en mesure de le dire. Ceux de vos prédécesseurs qu’assembla le Cardinal de Richelieu ne pouvaient guère prévoir la radiophonie ou la télévision et l’enseignement du passé nous montre qu’il est téméraire de préjuger l’avenir. Mais peut-être vouliez-vous affirmer en cette occasion que votre Compagnie n’entend pas limiter son empire aux traditions qu’elle a pour mission d’entretenir et que, tout comme son Dictionnaire qui ne s’oppose pas à l’évolution du langage, elle ne repousse rien de ce qui participe de l’esprit contemporain. En admettant dans votre discipline l’art des images animées comme un précurseur d’autres véhicules de la pensée que nous ne connaissons pas encore, sans doute faites-vous montre de la même prévoyance que ces Romains qui, avec une sagesse prophétique, consacraient des autels aux divinités inconnues.

Lui-même, cet art nouveau, n’a-t-il pas été annoncé par un poète, un quart de siècle avant que son aurore n’illumine le sous-sol du Grand Café ? Dans un passage célèbre d’Une Saison en Enfer, il semble que l’écran parle à la première personne : « ... Je me vantais de posséder tous les paysages possibles... Je croyais à tous les enchantements... »

Le cinématographe des premiers âges croyait à tous les enchantements, et il aima, comme Rimbaud, « les enluminures populaires, les romans de nos aïeules et les contes de fées ». Étrange destinée des inventions ! Un jouet scientifique conçu pour analyser le mouvement, pour immobiliser le frémissement d’une aile ou la foulée d’un cheval, allait donner l’envol à une nouvelle Muse ! Alors que les aspects du monde réel semblaient s’imposer aux premiers objectifs, Méliès, le magicien, sut escamoter la réalité et fit sortir de sa camera comme d’un chapeau, un monde surréel et sa poésie.

Ce cinématographe des temps héroïques, quelles illusions n’a-t-il pas engendrées ! Son mutisme nous paraissait une vertu. Son infirmité faisait croire à ses fidèles qu’ils allaient créer un art des seules images animées, une peinture en mouvement, une dramaturgie sans paroles, qui deviendraient un langage commun à tous les pays. Quelque naïve qu’apparaisse aujourd’hui l’ambition que nous avions conçue, il faut convenir qu’elle ne manquait pas de grandeur. Notre art était jeune alors et il est propre à la jeunesse de rêver de révolutions généreuses. À qui sourirait de nos illusions perdues, on pourrait dire ce que répondit un grand politique, qui fut des vôtres, à un adversaire qui lui reprochait son passé : « Je plains, Monsieur, ceux qui n’ont pas été révolutionnaires à vingt ans ».

Sans doute, les progrès matériels qui depuis cette époque ont perfectionné la machine cinématographique n’ont pas été suivis de progrès spirituels de même importance. Mais n’est-ce pas là ce qui advient à la plupart des inventions du génie humain ? Cinématographe, radiophonie, télévision, ne sont pas des instruments réservés à une élite comme l’étaient le plus souvent les arts traditionnels. Leur économie, les exigences de leur industrie, l’étendue de leur empire, tout témoigne qu’ils sont faits pour la multitude. Si l’on réfléchit aux contraintes qu’impose une telle condition, la médiocrité de ce que l’écran reflète à l’ordinaire ne surprend pas. Ce qui étonne, c’est que dans son cadre aient pu apparaître certaines œuvres qui ont marqué notre temps et qui sont inséparables de la culture contemporaine, quelques visions inoubliables comme celles qui, déposées sur nos fronts par le vent de la nuit, y laissent une telle empreinte qu’en les évoquant, nous balançons entre l’illusion du réel et la réalité du rêve. Comme si nous n’avions pas en nous assez de fantômes, comme si les créatures diaphanes de nos songes ne suffisaient pas à faire douter de l’opacité de nos contemporains, le film nous donne des raisons superflues d’aimer, de rêver, d’amasser un trésor de regrets !

À ceux qui animèrent les premiers tableaux d’une si vaste féerie et qui furent les maîtres de mon métier, à ceux qui en sont les artisans et qui connaissent comme moi les déceptions et les enthousiasmes d’une profession dont la loi est de faire le mieux possible pour le plus grand nombre, permettez-moi de dédier une pensée fraternelle au moment où votre Compagnie donne à leur art ses lettres de noblesse. C’est en leur nom, Messieurs, que celui qui a l’honneur de les représenter ici vous adresse son remerciement.

« J’ai à parler devant vous d’un homme qui fut aimé de tout le monde. » C’est par ces mots qu’un poète du siècle dernier commença l’éloge de son prédécesseur et il me plaît de les citer au moment où je vais parler du poète Fernand Gregh. Pour être aimable, il faut savoir aimer. Et Fernand Gregh — il le dit lui-même et j’en atteste ceux qui l’ont connu — aimait à aimer. À peine était-il parmi vous, m’a-t-on dit, que vous regrettiez de vous être trop longtemps privés du voisinage d’un si charmant confrère. À peine fut-il votre élu qu’il devint votre ami. Et cela n’est pas sans importance dans un Collège comme le vôtre.

Si cette immortalité terrestre que la renommée prête aux membres de votre Compagnie devait se prolonger par une immortalité véritable en d’académiques Champs-Elysées, s’il vous était donné d’être éternellement assis à côté de ceux à qui vous conférez l’honneur de votre choix, ne croyez-vous pas que les sérieuses réflexions qui déterminent ce choix seraient plus sérieuses encore ? Pour nous en tenir aux âges révolus, certains de vos illustres prédécesseurs vous sembleraient-ils posséder toutes les qualités que l’on souhaite de rencontrer chez des compagnons de voyage quand ce voyage est sans fin ? Passer l’éternité au côté d’Olympio, quelque respect que l’on ait pour son génie, ne serait-ce pas un tantinet fastidieux si ce grand homme exigeait de siéger sur un nuage plus élevé que les autres ? Ne craindrait-on pas de trouver chez l’auteur de Bajazet certains traits inquiétants du caractère que laissent entrevoir ses portraits ? Il en est plus d’un que l’on admire autant que ceux-ci, mais dont on redouterait l’honneur d’être le voisin pour une séance qui n’aurait pas de terme. J’ai parfois rêvé — puis-je vous en faire la confidence ? — à ceux que je serais heureux d’approcher en ces lieux éthérés, si je ne me trouvais indigne d’une telle grâce. Parcourant un espace que les siècles n’effleurent d’aucune ombre, qu’il serait lumineux le chemin qui conduit de La Fontaine à Marivaux et de Marivaux à son héritier, le jeune Musset qui sut protéger ce fragile héritage contre les rayons du grand soleil romantique ! Et comme l’éternité semblerait souriante à cette étape, auprès de Stendhal, de Dumas, de Gautier, de Gérard de Nerval !

Mais, Messieurs, je m’égare. Ces derniers noms ne figurent-pas dans les annales de votre Compagnie et il ne sied pas à un nouveau venu de critiquer le jugement de ceux qui en ont franchi le seuil bien avant lui. Contentons-nous de dire que les votes de vos aînés furent parfois soumis à l’humeur de leur temps et que si de nouvelles élections se faisaient au sein de l’Académie intemporelle que je me permets d’imaginer, il se produirait plus d’un changement dans l’attribution des fauteuils assemblés sous la coupole céleste.

« Le mystère académique est impénétrable », disait Fernand Gregh au début du remerciement qu’il vous adressa, et mon prédécesseur parlait en connaissance de cause. Des années s’écoulèrent entre la date de sa première candidature et celle à laquelle il vous apporta, selon sa plaisante expression, « le reflet d’un monde qui tend à disparaître et le reste d’une ardeur trop longtemps dépensée ». Il commentait avec humour les échecs qu’il avait subis et dont il ne manifestait aucune amertume. Un jour qu’on venait lui annoncer que le nom d’un de ses concurrents avait été préféré au sien, il se contenta de répondre, évoquant le temps qui s’était passé depuis ses premières visites : « Que voulez-vous, la plupart de mes électeurs sont morts ! » Tant de bonne grâce fut enfin récompensée et celui d’entre vous qui le reçut ici exprima tout au mieux votre sentiment quand il lui dit : « Monsieur, l’Académie, en vous accueillant, accomplit, bien qu’un peu tard, un acte de justice. Elle honore une carrière dont l’unité et la dignité ne se sont pas démenties pendant plus d’un demi-siècle. »

Nul n’était plus Parisien que ce descendant d’une vieille famille de l’île de Malte dont le nom rappelle que les anciens fondèrent une colonie dans cette île du miel. Fernand Gregh est né rue de la Chaussée d’Antin, tout près de l’Opéra dont la construction n’était pas alors terminée. Son père, compositeur et pianiste, avait acheté, à l’époque de son mariage, ce que l’on appelle un fonds de musique, et c’est dans l’entresol situé au-dessus d’un magasin dont les rayons, pleins de partitions, portaient le poids léger de La Vie Parisienne et de Coppélia que vint au monde un poète qui, toute sa vie, aima la musique autant que la poésie. « Grâce à mon père, dit-il, Chopin dans mon enfance m’est entré à jamais dans l’âme et, je dirai presque, dans le sang. »

Quant à la poésie, elle ne tarda pas à entrer, elle aussi, dans cette âme qu’avaient précocement émue les Préludes et les Nocturnes. C’est au lycée de Vanves, en classe de cinquième, qu’il fait la découverte de Hugo, en classe de quatrième, celle de Virgile. « Je me vois, écrit-il dans ses Souvenirs, en études à cinq heures du soir. On vient de rentrer après la récréation de quatre heures, le soleil meurt au-delà du parc, en longs rayons qui viennent toucher de grandes barres jaunes les murs nus et je traduis la divine bucolique... Il y avait donc, voici deux mille ans, un homme qui sentait des choses que j’avais senties à la campagne, loin des classes et du latin, et que je croyais bien un secret que j’avais avec moi-même. »

Ce partage d’un secret, n’est-ce pas là une des meilleures définitions qui soient de l’émotion poétique ? L’enfant qui éprouvait de tels sentiments ne pouvait pas dérouter sa destinée. Dès la classe de seconde, l’année où la Tour Eiffel en construction monte dans le ciel de Paris, il esquisse ses premiers vers ; et bientôt, il ne doute plus de sa vocation : il est né pour écrire. Plus tard, le jeune homme qui a obtenu le premier prix de français au Concours Général et qui vient de passer sa licence de philosophie, fait ce que font alors les jeunes gens qui se veulent écrivains : en compagnie de quelques camarades, il fonde une de ces revues dont le caractère distinctif est qu’elles comptent plus de collaborateurs que d’abonnés. Mais celle-ci, c’est Le Banquet dont les sommaires contiennent des noms qui vont s’inscrire dans la petite et dans la grande histoire de la littérature : Daniel Halévy, Robert Dreyfus, Gaston de Caillavet, Henri Barbusse, Robert de Flers, Léon Blum et Marcel Proust. Si, malgré le brillant de cette collaboration juvénile, l’existence de la revue fut éphémère, les attaches qui s’y formèrent furent durables et, grâce à ces amitiés, le jeune Gregh pénétra très tôt dans la société parisienne du temps des équipages et des jeunes filles en fleurs.

Marcel Proust et Fernand Gregh étaient tous deux élèves de Condorcet, mais c’est au Banquet qu’ils se lièrent. « Proust, lit-on dans l’Age d’Or, m’envoya un mot pour m’inviter à dîner avec Bergson. » Recevoir du jeune Marcel Proust une invitation à dîner avec Henri Bergson déjà célèbre, voilà qui n’est pas un médiocre début pour un garçon de vingt et un ans ! Puis, ce fut à Auteuil, dans une maison de campagne où Marcel Proust passait l’été avec ses parents, que son ami fut maintes fois convié. Auteuil en ce temps-là était un lieu presque champêtre et un vrai Parisien ne peut lire sans quelque mélancolie ce qui suit : « On mettait sur la table des flambeaux et l’on restait longuement à causer dans le silence où s’éloignait le grelot attardé d’un cheval ». En vérité, cet Auteuil-là ressemblait plus au village où le jardinier de Boileau gouvernait l’if et le chèvrefeuille qu’à ce vaste garage d’automobiles dont la plupart des quartiers de Paris nous offrent aujourd’hui l’aspect. Et ce n’est pas le moindre attrait des souvenirs que nous laisse Fernand Gregh que la peinture qu’il nous présente d’une ville et d’une société qui vont se transformer si rapidement sous ses yeux.

Disons-le : ce poète n’est pas misanthrope. Il ne pourra pas répéter la plainte de Byron : « Je n’ai pas aimé le monde, et le monde ne m’a pas aimé. » Il ne se déplaît pas dans les salons et sans doute il y plaît. Après avoir été introduit par Marcel Proust chez Madame Armand de Caillavet, il fréquente bientôt dans les diverses maisons où les jeunes Rubempré fin de siècle pouvaient rencontrer les Marsay, les d’Arthez et les Nucingen de l’époque du Temps Perdu. Mais il sait profiter de sa chance, il sait voir, il sait entendre et les portraits qu’il tracera plus tard en témoignent.

Voici Bergson : « Il écoutait en frémissant, de toute son intelligence tendue. On sentait que les paroles pour lui n’étaient pas de vaines sonorités, mais comme des pierres dans une eau dont s’élargissait autour du point de chute la ride indéfinie ». Voici Anatole France « dessinant de la main la phrase, l’aidant à naître sous les ratures de la parole ». Et Marcel Proust, « un léger pardessus entr’ouvert sur son plastron d’habit, une fleur à la boutonnière... Il jetait sur la vie un regard pareil à celui que l’on prête à la mouche, un regard à mille facettes ». Et ce dialogue entre Proust et France : « Comment faites-vous, Monsieur France, pour savoir tant de choses ? » — « C’est bien simple, mon cher Marcel, quand j’avais votre âge, je n’étais pas joli comme vous, je ne plaisais guère, je n’allais pas dans le monde. Et je restais chez moi, à lire, à lire sans relâche ». Cette réponse que rapporte Fernand Gregh est bien émouvante si l’on pense que celui à qui elle s’adressait, allait bientôt, lui aussi, rester chez lui, pour écrire, écrire sans relâche, jusqu’à l’heure de sa mort.

Le Banquet ayant cessé de paraître, c’est dans le milieu de La Revue Blanche que Fernand Gregh poursuit son apprentissage de la vie littéraire, puis à La Revue de Paris dont il devient le secrétaire. Quelle aubaine pour un débutant dont l’enthousiasme et la curiosité qu’il manifeste envers les œuvres et les auteurs attirent la sympathie ! Il fait la connaissance d’un grand nombre d’écrivains : Sully Prudhomme, Pierre Loti, Charles Maurras, Robert de Montesquiou, Edmond Rostand et de ce prince de la jeunesse qu’était alors Maurice Barrès. Chez José-Maria de Heredia, dont les trois filles « embaumaient le salon de leurs rires et de leur animation d’oiseaux des îles », il rencontre Henri de Régnier, « le poète le plus admiré de la jeune génération », Pierre Louys, « qui arborait des cravates suaves et des redingotes suprêmes », Charles Guérin, « à la barbe noire et aux yeux méditatifs », Jean de Tinan, Georges Rodenbach et Paul Valéry, « entouré d’une unanime curiosité mêlée déjà de déférence ». Et comme il a publié une note aimable sur Mallarmé alors en butte à tous les sarcasmes des petits chroniqueurs « bien parisiens », il est invité aux fameux mardis de la rue de Rome où, dans une petite salle à manger, sous une suspension banale, règne le poète d’Hérodiade, dont il admire « le geste de prince à la fois et de prestidigitateur » soit qu’il allumât sa cigarette soit « qu’il levât un index socratique comme le sceptre minuscule du roi de la conversation qu’il était ».

Fernand Gregh a vingt-trois ans quand il publie son premier recueil de poèmes, La Maison de l’enfance et c’est, pour un volume de vers, un grand succès. L’auteur a envoyé son livre à ses amis en inscrivant sur la page de garde quelques-uns de ses vers choisis particulièrement pour le destinataire. Et il apprend bientôt qu’il faut se méfier de la susceptibilité des gens de plume. Croyant plaire à un critique, il extrait d’un poème, à son intention, cet alexandrin flatteur : « Un grand avenir d’or a fasciné tes yeux ». C’était pousser trop loin la politesse. Le critique y voit malice, croit qu’on l’accuse d’être vénal et se venge de cet « avenir d’or » par une diatribe de fer. Mais en revanche, d’autres articles sont des plus élogieux, notamment celui d’Henri de Régnier dans Le Mercure de France et celui de François Coppée qui dans Le Journal donne à son cadet « l’accolade du vieux parnassien ». Pour un si jeune auteur, c’est plus que la notoriété, c’est la renommée, c’est presque la gloire.

Et voici que l’Académie Française elle-même entend prononcer le nom de Fernand Gregh pour la première fois. Ludovic Halévy propose La Maison de l’enfance pour le prix Archon-Despérouses, prix d’un montant de quatre mille francs. Ne nous livrons pas à des calculs nostalgiques, Messieurs, mais permettez-moi de vous rappeler qu’en ce temps-là, les lauriers dont votre Compagnie couronnait les fronts étaient véritablement des lauriers d’or. Cependant, vos prédécesseurs, s’ils étaient en mesure de se montrer généreux, ne badinaient pas avec les règles de la prosodie. Dans La Maison de l’enfance, on trouve des vers de quatorze pieds, des tercets dont les rimes sont exclusivement féminines et même des assonances ! Or, il semblait que si de tels méfaits étaient récompensés, le jacobinisme poétique pénétrait sous la Coupole et en ébranlerait les assises. Après une longue discussion dont les journaux se firent l’écho, le jeune téméraire se vit attribuer la moitié du montant du prix, l’autre moitié étant partagée entre des concurrents plus respectueux des convenances. Les poètes de l’Académie tinrent à justifier leurs votes et c’est Sully Prudhomme qui le fit en leur nom dans une lettre adressée au Figaro. La Maison de l’enfance était récompensée « selon sa supériorité relative » mais « sous la réserve expresse de l’Académie touchant les infractions à la poétique traditionnelle », réserve qui fut formellement consignée dans le rapport général du Secrétaire perpétuel. La poétique traditionnelle a subi depuis lors de plus sérieuses atteintes, mais la poésie survit, même quand nos poètes, à force d’éviter toute métrique, parviennent à parer leurs œuvres des simples vertus de la prose.

En vérité, les hardiesses du jeune Gregh ne nous paraissent guère plus agressives que celles de Verlaine dont il est le disciple autant qu’il l’est de Hugo et de Vigny. Qu’on ne prenne pas l’appellation « disciple » en mauvaise part ! Se croire exempt de toute influence, c’est le privilège des ignorants. Fernand Gregh, écrivain d’une vaste dût maîtres ne pensait pas qu’on dû rougir d’avoir des maîtres. À propos de l’un d’eux, il fait une observation qui mérite d’être citée :

« Ce que l’on pourrait peut-être reprocher à la Préface de Cromwell, dit-il dans son Victor Hugo, ce n’est pas tant d’avoir mis au tombeau une part, la moins regrettable, de ce qui l’a précédée, que d’avoir eu certaines suites fâcheuses. La Préface, en somme, est née du souvenir de la Révolution Française appliqué au drame et à la poésie : imitation naïve de la politique, elle en a implanté les mœurs et le vocabulaire dans les lettres ; elle a vulgarisé le concept de révolution littéraire ou artistique, elle a remplacé l’idée de continuité normale, qui était celle de la tradition bien comprise, par l’idée du progrès réalisé à l’aide de ruptures et de catastrophes. »

Cette remarque de Fernand Gregh semble aujourd’hui plus pertinente que jamais. Quelques réussites éclatantes en poésie ou en peinture font croire à nombre de naïfs que l’admiration de l’avenir est promise à tout ce qui rebute le public de prime abord. Une telle illusion est caractéristique d’une époque dont une des faiblesses est de confondre la notion de progrès avec celle de nouveauté. La mystique de « l’avant-garde » est de création toute récente et l’on étonnerait la plupart de nos contemporains en leur apprenant que ni Lautréamont ni Alfred Jarry n’ont prétendu qu’ils étaient à l’avant-garde de quoi que ce soit. On ne peut pas dire qu’une œuvre est à l’avant-garde avant que ses apports aient été décantés par le temps et l’incompréhension qu’un auteur suscite n’est pas fatalement le gage d’une gloire future. L’aventure de quelques poètes symbolistes que Fernand Gregh a connus est fort probante à cet égard. Dans son Portrait de la poésie moderne, il nous parle de l’un d’eux, homme fort cultivé et digne d’estime, qui avait conçu le projet d’un « grand œuvre » auquel il consacra sa vie : dix volumes de deux mille vers chacun, écrits selon la méthode évolutive-instrumentale dont il était le théoricien, œuvre qui déconcerta son époque, et qui, hélas, déconcerte encore la nôtre. « Cet effort aura-t-il été complètement vain ? » se demande Fernand Gregh. Et il répond honnêtement : « Non. Il fallait d’abord qu’il fût tenté pour que toutes les expériences ou presque aient été faites dans la littérature française. Mais cela montre que l’art est une activité périlleuse et parfois tragique ; on peut vouloir être Hugo ou Wagner. Seulement, il ne faut pas se tromper. »

« Tout éclectique qu’il soit, Fernand Gregh ne cache pas son penchant pour la poésie aisément accessible. « Nous ne proscrivons pas le symbole, dit-il dans son Manifeste de l’Humanisme, mais qu’il soit clair. Un beau symbole obscur, c’est un beau coffret dont on n’a pas la clef. » Ces lignes, écrites à l’époque des querelles du symbolisme, expriment l’opposition séculaire de deux tendances du lyrisme français : d’un côté, la poésie qui s’adresse à tous, celle de la chanson populaire et des troubadours dont nos romantiques sont les lointains successeurs, de l’autre, la poésie savante, ou hermétique, dont la tradition passe par Maurice Scève et Mallarmé. Sans doute se vouloir obscur n’est pas toujours le signe d’une bonne conscience poétique, mais peut-on blâmer les auteurs qui tentent de voiler d’une ombre l’éclat de cette langue française que sa précision empêche de recueillir ce qu’André Gide appelle « le bénéfice poétique du doute» ? Nerval nous apprend que certains de ses poèmes « perdraient de leur charme à être expliqués », et son exemple suffit à nous enseigner que l’obscurité d’un jour peut être la lumière du lendemain.

« Un certain Menuet publié par Fernand Gregh dans La Revue de Paris au lendemain de la mort de Verlaine, fut attribué à Verlaine lui-même par un critique influent et cette mésaventure eut quelque retentissement dans les milieux littéraires. Reconnaissons, à la décharge du censeur distrait, que l’on pouvait s’y tromper. Dans La Maison de l’enfance on lit d’autres poèmes qui semblent un écho mélodieux des Fêtes Galantes. On y reconnaît aussi la cadence et l’incantation de certaines strophes de Sagesse :

Douce plaine de France où les soleils divins

Mûrissent, lents, les blés et les raisins, ô plaine

D’où s’en viendront à plein cellier, à huche pleine

Les pains simples et bons et la gaîté des vins.



Dans La Beauté de vivre, deuxième livre du poète, l’adolescent s’efface et l’homme apparaît qui rend à son maître Hugo plus d’un hommage.

Je me suis éveillé dès l’aurore. La mer

Se creusait…

Dans cette attaque familière, dans cet enjambement par lequel le souffle du poète semble repousser la limite de l’alexandrin, on retrouve le ton de l’auteur des Contemplations. Victor Hugo avait marqué son siècle d’une telle empreinte que ceux qui le suivirent pouvaient s’écrier : « Lui, toujours lui ! » ce cri qu’avait poussé Hugo lui-même quand l’ombre de Napoléon le hantait. Mais au moment où parut La Beauté de vivre, on n’acceptait plus sans impatience la dictature qu’exerçait l’ombre de Hugo. C’est pour cette raison peut-être que cette deuxième œuvre reçut un accueil moins chaleureux que celle qui l’avait précédée. C’est peut-être aussi qu’un second livre ne bénéficie pas de l’indulgence que le monde des lettres accorde volontiers à un premier essai. L’auteur n’était plus un débutant. Son nom avait déjà franchi l’enceinte des salons qui le fêtaient et sa célébrité juvénile lui valait d’être appelé « Mon cher Maître » par un inconnu qui lui écrivait des lettres enthousiastes. Cet admirateur, à peine moins âgé que lui, n’était autre qu’un certain Kostrowitzky, qui allait bientôt devenir Guillaume Apollinaire.

La littérature se plaisait aux proclamations en ce temps-là, et un article publié par Fernand Gregh en 1902 et que l’on appela Manifeste de l’Humanisme provoqua une bataille de poètes. Symbolisme, naturisme et humanisme s’affrontèrent, mais le tenant de ce dernier étendard fut bientôt distrait du combat. Il venait de se fiancer à une jeune poétesse qui était la fille d’un ami de Barbey d’Aurevilly, Armand Hayem, auteur de romans et de divers ouvrages de sociologie. C’est en souvenir de la mère de Guillaume le Conquérant, la belle Harlette, que le Connétable avait donné son prénom à l’enfant. Harlette Gregh ne se montra pas indigne d’un tel parrainage. Elle fut une femme de talent et, tant par ses écrits que par son influence, une personnalité marquante dans les milieux littéraires. Et l’on ne saurait aujourd’hui parler de Fernand Gregh sans évoquer la mémoire de sa chère compagne qui, pendant plus d’un demi-siècle, partagea l’amour qu’il portait aux lettres et aux arts. Leur vie commune s’écoula tout entière dans une demeure située hors du temps, un pavillon du hameau de Boulainvilliers, fragile décor rustique planté pour quelques saisons, semblait-il, sur les restes d’un parc qui jadis entourait le château de Passy. Cette retraite, révélée à Fernand Gregh par son voisin Pierre Louys, convenait à un auteur qui a chanté les beautés de la nature avec ferveur mais que son humeur affable ne portait pas à s’éloigner du monde.

C’est dans ces lieux prédestinés que fut écrite la plus grande partie de l’œuvre de Fernand Gregh, huit volumes de poèmes qui, s’ajoutant aux deux premiers, forment une sorte de journal lyrique où s’inscrivent les événements de l’Histoire et ceux de sa vie intime. L’amour, l’amitié, la mer ou la forêt, les promenades ou les grands voyages, tout lui est sujet de poème, tout lui est propre à chanter les êtres et les choses à qui il voue l’attachement dont les titres de la plupart de ses livres offrent l’éclatant témoignage : Les Clartés humaines, L’Or des minutes, Couleur de la vie, La Gloire du cœur, ne dirait-on pas que ce sont les divers chapitres d’une œuvre conçue sous le signe du bonheur ? Pourtant, cette œuvre est aussi grave que joyeuse. D’un bout à l’autre, l’auteur y poursuit une méditation sur ce qu’il appelle « les problèmes infinis », auxquels il ne tente pas de donner une réponse autre que poétique. À la hantise du néant il oppose un déisme qui participe plus de l’espérance que de la foi. Tantôt il s’écrie :

Peut-être tous les Dieux ont-ils été rêvés !

Mais tantôt, il cède à l’élan d’une prière panthéiste :

Dieux qui régnez partout où palpitent des êtres

Sur les troupeaux, la nuit, comme sur leurs pasteurs

Vous êtes plus nombreux que n’ont cru tous vos prêtres.

Et « l’humanisme » prend un sens émouvant dans une strophe de cette prière écrite par un homme à qui rien d’humain n’est étranger :

Les plus humbles bontés du destin vous enseignent

Ô vin de toute soif, ô lit de tout effort,

Répit du vagabond pansant ses pieds qui saignent,

Ô sanglot foudroyé des amants qui s’étreignent,

Ô beau rêve innocent de l’assassin qui dort !



Les choses comme les êtres ont une âme et le pur esprit ne s’accroît pas seulement « sous l’écorce des pierres ». Ainsi, dans ce passage de La Chaîne éternelle :

Mille êtres sont présents dans ma chambre, ce soir,

Mille êtres, des milliers et des milliers d’êtres,

Cachés dans les rideaux inertes des fenêtres,

Dans l’émail de la lampe et le tain du miroir.



La même pensée se trouve dans un passage de L’Âge d’Or où notre auteur célèbre plus allégrement et en prose la beauté des forêts et les plaisirs de la chasse aux champignons :

« C’est aussi passionnant et varié, dit-il, que la vraie chasse et ne fait de mal à personne, à moins que l’on ne considère les champignons, autant que les fleurs, comme des êtres sensibles, ce dont je ne serais d’ailleurs pas éloigné. « Tout est plein d’âmes ». Mais l’âme déjà vive dans la fleur, n’est encore dans le champignon, ce cristal végétal, qu’une sourde lueur à peine éveillée dans le grand sommeil minéral. »

Ce poète philosophe, on le voit, est un aimable compagnon et, quoique Sully Prudhomme ait salué en lui son successeur, il sait se soustraire à la gravité de ce rôle quand il lui en prend fantaisie. Le concours qu’il lui plut de donner anonymement à la fameuse série de pastiches intitulée À la manière de suffirait à nous en convaincre. Et dans son Théâtre, une courte pièce qu’il appelle Prélude féerique est un chef-d’œuvre de cette préciosité post-romantique qu’illustra Edmond Rostand et qui refleurira dans certains dialogues de Jean Giraudoux.

Tout partisan qu’il est du vers régulier, il ne dédaigne pas de montrer à l’occasion qu’il peut manier le vers libre comme ses camarades symbolistes. Ainsi, dans Les Clartés humaines, cet ami des fées décrit-il le vol d’une fée :

Elle passe, rapide, au gré des vents épars,

Et les étangs dressent leurs nénuphars,

Et les jardins tendent leurs roses,

Et les bois agitent leurs branches,

Pour qu’un instant elle s’y pose

Et s’y balance !

Le poète a publié ses premiers chants à l’âge de vingt-trois ans C’est soixante années plus tard que paraît son dernier recueil, Le Mot du monde. Son souffle généreux ne s’est pas épuisé et, quelque mélancolique que soit le regard « tout chargé d’adieux » qu’il tourne vers la nature, l’amour qu’il lui porte n’a rien perdu de sa fraîcheur. Soit qu’il parle d’une fleur, soit qu’il décrive un pommier à la manière des poètes japonais, il se montre, au déclin de sa vie, encore émerveillé par la beauté de vivre.

Fernand Gregh est le dernier descendant de la grande famille romantique et la fidélité qui l’attache au credo de sa jeunesse ne lui confère aucun privilège au regard de ceux qui, portant sur les ouvrages du passé un jugement dicté par les canons du présent, mesurent la valeur d’une œuvre sans la situer dans le temps où elle fut conçue. De cette injustice, Victor Hugo lui-même a souffert et l’un des mérites les plus certains de Fernand Gregh est d’avoir rendu à la gloire de son maître un éclat qui s’était quelque peu terni. Invité à inaugurer la chaire Victor Hugo à la Sorbonne, il y donne douze leçons qui contiennent l’essentiel du livre capital qu’il publiera plus tard. Le culte qu’il voue à son héros n’égare pas sa lucidité. Il ne laisse pas de sourire quand il rappelle que l’auteur des Odes et Ballades, alors âgé de vingt ans, s’écriait : « Jeune, je m’éteindrai, laissant peu de mémoire ». Et s’il n’est pas aveugle devant les chevilles que le maître enfonçait majestueusement dans ses alexandrins, il trouve pour l’absoudre de ce péché mignon, un trait digne du pécheur : « C’est souvent à leurs chevilles, dit-il, qu’on reconnaît les grands poètes, comme les femmes qui ont de la race ».

Il affirme que l’on trouve tout dans Hugo et que Rimbaud, aussi bien que Mallarmé, y sont en germe, ce qui ne les diminue aucunement. Hugo lui-même n’a-t-il pas voulu rivaliser avec le jeune Banville dans les Chansons des Rues et des Bois, n’a-t-il pas lu Eugène Sue et Michelet avant de concevoir Les Misérables et Les Travailleurs de la Mer ? Qu’importe ! « On croit qu’on invente, écrit-il, mais la plupart du temps, on retrouve ; on analyse autrement. » Cette remarque n’est pas seulement d’un critique, elle est d’un émule. C’est son propre Art poétique que Fernand Gregh rédige à son insu en écrivant ce Victor Hugo.

Je dois l’avouer, les jeunes gens de ma génération n’étaient pas, comme Fernand Gregh, « ivres de Hugo ». Sa voix ne se situait pas sur ce que l’on appellerait à présent la longueur d’ondes de notre âge, et bien peu d’entre nous sentaient le désir d’aller au-delà de ses ouvrages les plus connus. À qui aime la poésie, mais éprouverait la même incuriosité, on ne saurait trop conseiller de suivre Fernand Gregh dans l’exploitation qu’il fait de l’énorme édifice bâti par le géant. Sans doute il s’y trouve des amas de grandiloquence et de rhétorique, mais notre guide nous conduit avec sagacité vers tant de joyaux cachés par leur profusion qu’on doit reconnaître avec lui que l’œuvre de Hugo aurait donné la gloire à plusieurs poètes de son temps s’ils s’en étaient partagé les richesses. On a dit qu’il devait beaucoup à celui qu’il admirait. Cette dette, il s’en est acquitté de son mieux, en monnaie de poète.

Fernand Gregh n’a pas une vocation d’aristarque. Il est ce qu’on pourrait appeler un critique de circonstance. Si, après le cours sur Victor Hugo qui lui a été demandé, il compose son Portrait de la Poésie Française au XIXe siècle, puis le Portrait de la Poésie Moderne, c’est parce qu’il a été invité à faire une série de causeries radiophoniques sur des sujets qui lui sont familiers. Comme on le sent heureux de parler de ce qu’il aime ! Ce n’est pas seulement à ses maîtres que s’attache sa sollicitude. Avec une passion de collectionneur, un flair d’antiquaire, il fouille les recoins des œuvres oubliées, à la recherche d’une strophe rare ou d’un beau vers dépareillé. Comme il s’amuse de ses trouvailles quand il découvre chez le galant Parny une préfiguration de Lamartine, chez Chenedollé une ébauche de Musset et, pour étrange que cela paraisse, un annonciateur de Hugo chez Népomucène Lemercier !

Dans le Portrait de la Poésie Moderne, Fernand Gregh montre au mieux la variété de ses goûts et la droiture de son jugement. En poésie, il n’est ni ennemi, ni adversaire. « L’état d’enthousiasme, dit-il, est celui qui plaît le plus au poète, même quand il fait de la critique ». S’il cite quelques vers de l’un ou de l’autre de ses confrères, c’est qu’il tient à mettre en valeur ce qu’il estime digne d’être remarqué. Il ne se laisse pas égarer par la complaisance, mais l’honnête homme qu’il est se prive aisément du triste plaisir de ne pas aimer.

C’est dans ses Souvenirs qu’on apprend à le bien connaître, non point qu’il s’y dépeigne sans pudeur ou s’analyse avec délectation, mais son portrait se reflète dans l’image qu’il nous présente des êtres ou des événements. Ses souvenirs, ce sont ses Choses vues. Et il a vu beaucoup de choses depuis le jour où, petit garçon, sa mère lui montra dans la rue une vieille dame qui n’était autre que George Sand ! Pourtant Fernand Gregh ne demeure pas prisonnier du passé qu’il évoque et le commerce des ombres, ne suffit pas à satisfaire son penchant pour l’amitié. « J’ai toujours aimé la société de mes semblables », dit-il. Il pourrait ajouter : « J’ai toujours aimé l’existence ». Quelque mélancolie qu’il ait gardé de son adolescence, il est bien loin de se plaindre du malheur d’être né et si les orages désirés l’avaient emporté, selon le souhait de Chateaubriand « dans les espaces d’une autre vie », il n’eût sans doute pas demandé que cette vie fût différente de celle dont il a célébré la couleur. De son humeur heureuse, au soir de ses jours, il nous a livré le secret : « J’ai vécu en croyant toujours qu’il allait m’arriver quelque chose de merveilleux ; c’est à peine si je ne le crois plus, à moins que la merveille ne m’attende et que ce soit la mort... »

On ne saurait pousser plus loin l’optimisme. Ou plutôt ce que l’on appellerait optimisme si l’un des amis de Fernand Gregh n’avait proposé une meilleure définition de son caractère. Dans une des lettres qu’il lui adresse au temps de leur jeunesse, Marcel Proust écrit : « J’essayais de dégager ta morale : plus vraie que l’optimisme, plus vraie que le pessimisme, connaissant toutes les douleurs de la vie, mais y trouvant la joie ; ni le pessimisme, ni l’optimisme, le vitalisme ». Ce « vitalisme » inventé par Proust convient on ne peut mieux à l’esprit qui anime les souvenirs de Fernand Gregh, écrits d’une plume allègre, sur le ton de cette conversation qui enchantait ses intimes, avec une simplicité qui prête à ce qu’il rapporte l’accent de la confidence. Un seul reproche peut-être : l’auteur est trop discret. Mais il est homme de bonne compagnie et garde le silence quand il serait incivil de ne pas l’observer. Il ne veut blesser personne et l’on peut s’étonner qu’un écrivain ait parlé de tant d’autres écrivains sans qu’une seule méchanceté se soit glissée dans ses propos. Il est des esprits de qualité chez qui la bonté n’est pas l’effet de l’aveuglement mais de la clairvoyance. Cette clairvoyance il en use envers lui-même quand, se relisant, il constate l’impossibilité où il s’est trouvé de traduire les accents fugitifs de la musique intérieure, de décrire, dit-il, « ce qui, presque inaperçu de nous-mêmes, à chaque instant compose pourtant notre âme et notre vie ».

Et c’est une des meilleures pages de Fernand Gregh que nous vaut cette réflexion sur l’ineffable, désespoir de l’écrivain comme cette fleur que l’on nomme désespoir du peintre, une page écrite alors qu’il achève le deuxième tome de ses mémoires, à la campagne en été, sous les arbres de son jardin de By. Qu’on me permette cette dernière citation : « ... un peu de vent berce le soleil dans les feuilles et sème de leurs ombres la page blanche où j’écris... Je n’aurais qu’à cerner de ma plume le contour de ces ombres pour fixer la forme des feuilles sur le papier. En voici une qui découpe une arabesque si nette qu’il suffirait de l’envelopper d’un trait rapide pour en capter à jamais la forme adorable ; mais au moment où j’allais la saisir, un peu de brise plus forte l’a fait bouger. Avec celle-ci, je serais peut-être plus heureux. Mais non : à son tour, elle remue sur le papier et n’y laisse plus qu’une fumée vague qui s’évanouit. Et puis elles sont trop. Descendues de ce feuillage innombrable, elles font en remuant sur ma page une mosaïque frémissante de fantômes et de clartés dont je n’arriverais jamais à saisir que des fragments mobiles. L’ensemble m’échappe. Et les fixerais-je, ce ne seront jamais que des ombres. Ainsi de mes souvenirs ».

Messieurs, je vous disais tout à l’heure que l’avenir nous donnera peut-être des moyens d’expression nouveaux et qu’il est difficile d’imaginer aujourd’hui. Je doute qu’aucun d’eux, quelles que soient leur puissance et leur portée, parvienne jamais à créer la communication intime que la chose écrite établit entre les esprits et les cœurs. « On s’attendait à trouver un auteur, dit Pascal, et on trouve un homme. » Pour moi, qui n’ai pas eu le bonheur de connaître Fernand Gregh autrement que par ses écrits, ce n’est pas seulement un homme que j’ai trouvé dans l’auteur. Il me semble à présent que je regrette un ami.


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